{"id":1488,"date":"2020-11-14T18:53:16","date_gmt":"2020-11-14T17:53:16","guid":{"rendered":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/?p=1488"},"modified":"2020-11-16T11:14:41","modified_gmt":"2020-11-16T10:14:41","slug":"introduction-de-marie-lelouche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/?p=1488","title":{"rendered":"Introduction par Marie Lelouche et Cyril Crignon"},"content":{"rendered":"\n<p>Le num\u00e9rique est aujourd\u2019hui le puissant moteur d\u2019une \u00e9volution technologique qui multiplie les dispositifs encadrant nos imaginaires collectifs.<br>Des \u00e9crans de toutes sortes nous entourent ; nos m\u00e9dias sont aujourd\u2019hui optiques, auditifs, tactiles et m\u00eame ambiophoniques ; nous ne jouons plus seulement aux jeux vid\u00e9o, mais recourons \u00e0 la simulation en bien d\u2019autres domaines ; nous installons des cartes interactives dans nos voitures ; des interfaces de t\u00e9l\u00e9-pr\u00e9sence compl\u00e8tent nos outils de t\u00e9l\u00e9communication ; nous \u00ab endossons \u00bb des technologies toujours plus l\u00e9g\u00e8res, toujours plus incorporables et toujours plus performantes \u2014 les casques de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle et les lunettes de r\u00e9alit\u00e9 augment\u00e9e, d\u00e9sormais Wi-Fi, \u00e9tant les plus fascinantes de ces Wearable Technologies . Voil\u00e0 ce qui compose notre Umwelt ; tel est le monde qui est corr\u00e9l\u00e9 au vivant que nous sommes devenus. Et bient\u00f4t, peut-\u00eatre, est-ce notre corps lui-m\u00eame qui se transformera en une vivante interface ou en un organisme hybride sur lequel ce type de dispositifs viendra se greffer voire s\u2019implanter  directement : c\u2019est l\u00e0 l\u2019un des scenarii pour notre futur, que le progr\u00e8s rapide des bio- et des nanotechnologies nous laissent envisager tout \u00e0 fait s\u00e9rieusement et que certaines oeuvres de fiction exploitent all\u00e8grement.<br>Une tendance lourde se dessine au sein de notre environnement m\u00e9dial, qui vise \u00e0 abolir la barri\u00e8re vers quoi fait signe l\u2019\u00e9tymologie du mot \u00ab \u00e9cran \u00bb. Un \u00e9lan nous porte en effet \u00e0 sauter par-del\u00e0 cette barri\u00e8re qui s\u00e9pare l\u2019image de la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 ou l\u2019espace factuel et imm\u00e9diat de l\u2019ici et maintenant d\u2019un espace postul\u00e9 que l\u2019on peut qualifier de virtuel. Aussi le r\u00e9el o\u00f9 nous \u00e9voluons au quotidien se trouve-t-il tiss\u00e9 de r\u00e9alit\u00e9s plurielles qui se<br>r\u00e9verb\u00e8rent et produisent en retour des effets bien r\u00e9els. Nous y traversons et partageons des espaces qui s\u2019enchev\u00eatrent compl\u00e8tement bien qu\u2019ils aient des r\u00e9f\u00e9rentiels bien distincts et renvoient donc \u00e0 des perceptions spatiales diff\u00e9rentes. Nous cultivons ces deux id\u00e9es, sym\u00e9triques et invers\u00e9es, suivant lesquelles \u2014 suivant la dialectique de l\u2019immersion et de l\u2019\u00e9mergence \u00e9tudi\u00e9e par Andrea Pinotti \u2014 , soit nous pourrions entrer dans l\u2019image de tout notre corps , soit des \u00e9l\u00e9ments de l\u2019image pourraient en briser la paroi et venir vers nous, c\u2019est-\u00e0-dire p\u00e9n\u00e9trer notre champ de pr\u00e9sence ou l\u2019espace r\u00e9el et venir modifier la r\u00e9alit\u00e9 effective. Nous sommes en passe de r\u00e9aliser le r\u00eave d\u2019une osmose ou d\u2019un environnement partag\u00e9 entre le r\u00e9el et l\u2019imaginaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous semble urgent de th\u00e9matiser notre r\u00e9el diffract\u00e9 en \u00e9clats, au sein d\u2019un Programme de Recherche &#8211; cr\u00e9ation orient\u00e9 vers les Images, Sciences &amp; Technologies ; comme il nous semble pertinent de brosser un tableau g\u00e9n\u00e9alogique ou arch\u00e9ologique de ces r\u00e9alit\u00e9s virtuelles, mixtes ou augment\u00e9es \u2014 car cette tendance \u00e0 brouiller les fronti\u00e8res entre l\u2019espace r\u00e9el et l\u2019espace de l\u2019image(1) ne date pas d\u2019hier : les exp\u00e9riences m\u00e9diales extr\u00eames que nous promettent des dispositifs r\u00e9duisant de plus en plus la m\u00e9diation de l\u2019\u00e9cran n\u2019en sont en v\u00e9rit\u00e9 que l\u2019expression contemporaine ; le d\u00e9veloppement r\u00e9cent des technologies immersives s\u2019empresse de satisfaire un d\u00e9sir qui nous anime au moins depuis les grottes de Lascaux. L\u2019anthropologie, la pal\u00e9oanthropologie et l\u2019ethnologie ont en effet mis en \u00e9vidence le fait que cette capacit\u00e9 \u00e0 construire des situations imaginaires, des univers de fiction, soit des mondes virtuels se trouvait extraordinairement d\u00e9velopp\u00e9e chez les humains \u2014 nous laissons de c\u00f4t\u00e9 la question de savoir si cela en constitue l\u2019un des traits distinctifs de notre esp\u00e8ce ; et il est remarquable que nous puissions nous projeter collectivement dans de telles situations \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire que nous y ayons une exp\u00e9rience en premi\u00e8re personne, qui sera donc v\u00e9cue diff\u00e9remment par tout un chacun, de la m\u00eame \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb \u2014 car cela manifeste une capacit\u00e9 que nous avons \u00e0 coordonner les imaginaires. Autre fait notable : si les aventures que nous y vivons se font par procuration, \u00e0 travers les entit\u00e9s qui y interagissent, les \u00e9motions que nous procure cette identification projective n\u2019en sont pas moins r\u00e9ellement \u00e9prouv\u00e9es avec, parfois, une intensit\u00e9 particuli\u00e8re. (Beaucoup de tests psychologiques l\u2019attestent depuis tr\u00e8s longtemps : cela provoque beaucoup de r\u00e9actions musculaires et nous fait observer des r\u00e9ponses tr\u00e8s semblables au niveau du syst\u00e8me nerveux autonome.) De ce point de vue-l\u00e0, on peut dire que les nouvelles technologies ne font qu\u2019investir, au moyen d\u2019interfaces tr\u00e8s captivantes permettant de vives interactions avec les contenus et les possibilit\u00e9s d\u2019un m\u00e9dium d\u00e9termin\u00e9, une tr\u00e8s ancienne probl\u00e9matique de mise en r\u00e9seau des imaginaires et de construction collective d\u2019un espace virtuel, qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement immersif et dont il reste, justement, \u00e0 dresser une typologie pr\u00e9cise, \u00e0 partir des techniques et de leurs effets.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous adopterons donc, sur ce sujet d\u2019une actualit\u00e9 intempestive dont il convient d\u2019identifier les enjeuxanthropologiques, une perspective transculturelle, de longue dur\u00e9e et r\u00e9solument interdisciplinaire.<br>Non content d\u2019arpenter le champ de la cr\u00e9ation contemporaine et, plus largement, des pratiques cognitives et \u00e9laboratives li\u00e9es \u00e0 l\u2019usage des ressources techniques disponibles, nous parcourrons donc l\u2019histoire des arts en qu\u00eate de ces moments qui ont, en un sens, pr\u00e9par\u00e9 l\u2019aventure du virtuel et de l\u2019immersif aux \u00e9poques ant\u00e9rieures \u00e0 l\u2019av\u00e8nement du num\u00e9rique. De Lascaux au cin\u00e9ma, en passant par le th\u00e9\u00e2tre d\u2019Extr\u00eame-Orient, la peinture hollandaise et la sc\u00e9nographie d\u2019exposition moderniste, nous nous attacherons aux formes soulevant la question du seuil de l\u2019image, en \u00e9chafaudant des strat\u00e9gies visant \u00e0 probl\u00e9matiser ou \u00e0 mettre en discussion la barri\u00e8re entre l\u2019espace de la fiction et l\u2019espace r\u00e9el et, id\u00e9alement, de nullifier le seuil qui s\u00e9pare image et r\u00e9alit\u00e9 , de sorte \u00e0 ce qu\u2019il n\u2019y ait pas une s\u00e9paration stricte entre l\u2019image d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, ou entre la sc\u00e8ne des acteurs et l\u2019espace du spectateur , mais plut\u00f4t une possibilit\u00e9 de confrontation pour cr\u00e9er un environnement commune ou, \u00e0 tout le moins, une virtualit\u00e9, partag\u00e9e, entre le spectateur au-dehors et le monde iconique dans l\u2019image.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette arch\u00e9ologie des mondes virtuels nous invite \u00e9galement \u00e0 nous saisir des outils de la philosophie pour visiter \u00e0 nouveaux frais le concept d\u2019imagination , consid\u00e9r\u00e9 d ans ses rapports au concept de technique . Est-on en droit de parler d\u2019un couplage de l\u2019imagination et de la technologie ? Quelles en seraient les raisons, les modalit\u00e9s et les cons\u00e9quences ? Existe-t-il quelque chose comme une \u00ab imagination nue \u00bb, qui ne serait pas d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 technicis\u00e9e, externalis\u00e9e ou proth\u00e9tis\u00e9e ? En suivant, notamment, des auteurs comme Bernard Stiegler, Pietro Montani ou Maurizio Ferraris, et en renouant avec le paradigme m\u00e9diologique construit par Marshall McLuhan et actualis\u00e9 par Lev Manovich \u2014 qui s\u2019appuient eux-m\u00eames sur un certain nombre de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs, \u00e0 commencer par Kant \u2014 nous poserons alors que l\u2019imagination est intrins\u00e8quement technique .<\/p>\n\n\n\n<p>Si donc il y a une technicit\u00e9 propre \u00e0 l\u2019imagination, ou si l\u2019imagination est elle-m\u00eame une technologie, c\u2019est qu\u2019outre le fait qu\u2019elle conserve les traces du monde per\u00e7u et qu\u2019elle sait les reproduire en leur absence, l\u2019imagination se caract\u00e9rise en r\u00e9alit\u00e9 par son attitude \u00e0 projeter des sch\u00e9mas interpr\u00e9tatifs sur le monde ext\u00e9rieur et \u00e0 interagir de mani\u00e8re cr\u00e9ative avec l\u2019environnement. Il revient \u00e0 Pietro Montani d\u2019avoir mis en \u00e9vidence cette fonction interactive de l\u2019imagination, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des fonctions reproductive et productive qui lui sont traditionnellement reconnues : l\u2019imagination a une incidence sur la modification de l\u2019environnement en se faisant guider par ce qu\u2019elle y trouve ou par ce qu\u2019elle y discerne et y projette \u2014 cette technicit\u00e9 de l\u2019imagination interactive ne devant pas \u00eatre platement rabattue sur une attitude g\u00e9n\u00e9rique \u00e0 la coop\u00e9ration interpr\u00e9tative, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 int\u00e9grer de mani\u00e8re imaginative le donn\u00e9, le compl\u00e9ter, \u00e0 faire l\u2019hypoth\u00e8se de crit\u00e8res d\u2019organisation ; car cela ne rendrait pas justice \u00e0 l\u2019essentielle compl\u00e9mentarit\u00e9 entre la multiplicit\u00e9 ind\u00e9termin\u00e9e, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et disparate des formes de la nature que l\u2019imagination enregistre, et la capacit\u00e9 dont dispose celle-ci de moduler, de sp\u00e9cifier et de r\u00e9organiser ses propres sch\u00e9mas interpr\u00e9tatifs avec lesquels elle nous permet d\u2019organiser cognitivement cette multiplicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, dans la mesure o\u00f9, pr\u00e9cis\u00e9ment, elle est interactive, l\u2019imagination est marqu\u00e9e par une propension \u00e0 s\u2019externaliser dans une technique ou dans diff\u00e9rentes techniques et \u00e0 se faire instruire, se faire repr\u00e9senter et diriger et \u00e0 se laisser guider, dans son interaction avec le monde r\u00e9el, par les proth\u00e8ses techniques dans lesquelles se prolonge, d\u2019une fa\u00e7on tout aussi spontan\u00e9e et constitutive, la sensibilit\u00e9 dans laquelle notre imagination est enracin\u00e9e \u2014 puisque les signaux qu\u2019il lui faut organiser et les mat\u00e9riaux avec lesquels elle \u00e9labore du sens \u00e0 partir des sensations, ce qui exige souvent un certain degr\u00e9 de cr\u00e9ativit\u00e9 , l\u2019imagination les re\u00e7oit de la sensibilit\u00e9. C\u2019est donc en cons\u00e9quence du lien structurel qui l\u2019unit \u00e0 cette imagination interactive que la sensibilit\u00e9 humaine est naturellement pr\u00e9dispos\u00e9e \u00e0 la d\u00e9l\u00e9gation technique ou \u00e0 la d\u00e9localisation proth\u00e9tique ; elle est faite de telle sorte qu\u2019elle se prolonge spontan\u00e9ment dans des artefacts inorganiques (des proth\u00e8ses de la sensibilit\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi Bernard Stiegler peut-il dire du cin\u00e9ma, au sens habituel du terme \u2014 le cin\u00e9ma qui est n\u00e9 en 1895 \u2014 , qu\u2019il r\u00e9v\u00e8le, d\u00e9voile, ext\u00e9riorise et spatialise les effets de ce qu\u2019il appelle \u00ab l\u2019archi-cin\u00e9ma \u00bb, syntagme sous lequel il subsume les capacit\u00e9s de projection dont nous sommes pourvus \u2014 nos capacit\u00e9s \u00e0 faire des projets, \u00e0 nous projeter dans des situations imaginaires, dans des mondes diff\u00e9rents de l\u2019ici et maintenant, dans l\u2019avenir \u2014 et qui sont, au fond, des facult\u00e9s oniriques, des pouvoirs de r\u00eaver \u2014 car qu\u2019est-ce en effet qu\u2019imaginer, si ce n\u2019est r\u00eaver de fa\u00e7on diurne ? Le cin\u00e9ma d\u00e9voile le fonctionnement de l\u2019archi-cin\u00e9ma, et donc de nos r\u00eaves ! Et cela vaut pour toute technologie, qui permet \u2014 parce que c\u2019est un stade de ce que Derrida appelait la grammaticalisation ou de ce que Ferraris appelle aujourd\u2019hui la \u00ab documentalit\u00e9 \u00bb \u2014 de rendre visibles, analysables, tangibles des caract\u00e9ristiques fondamentales de l\u2019archi-cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, et compte tenu du fait que le d\u00e9veloppement du num\u00e9rique nous confronte \u00e0 des formes de technologies de plus en plus invasives, qui creusent le foss\u00e9 entre cr\u00e9ateurs et consommateurs d\u2019images en guidant, de fa\u00e7on toujours plus \u00e9troite, le travail de l\u2019imagination et en r\u00e9duisant, ce faisant, la part de spontan\u00e9it\u00e9 et de cr\u00e9ativit\u00e9 individuelle, il pourrait s\u2019av\u00e9rer pour nous aussi salutaire qu\u2019instructif d\u2019op\u00e9rer un d\u00e9tour par d\u2019autres sph\u00e8res culturelles que la n\u00f4tre, de visiter ces soci\u00e9t\u00e9s dites \u00ab \u00e9loign\u00e9es \u00bb ou \u00ab non modernes \u00bb, o\u00f9 la construction de mondes virtuels partageables ne requiert pas d\u2019images externalis\u00e9es. Nous y d\u00e9couvrirons d\u2019autres formes de partage de l\u2019imaginaire que celles que nous connaissons, des formes qui se montrent bien plus frugales en amorces. Les donn\u00e9es que nous apporte l\u2019ethnologie s\u2019av\u00e8rent extr\u00eamement pr\u00e9cieuses, si nous voulons comprendre comment l\u2019imagination peut fonctionner sans s\u2019externaliser en images , ou en s\u2019externalisant, \u00e0 tout le moins, dans des technologies moins consommatrices d\u2019images. (Le son rivalise d\u00e9j\u00e0 avec l\u2019image : d\u2019une grande puissance immersive au cin\u00e9ma, il est partie prenante de nombreux dispositifs de transe\u2026 Il en va de m\u00eame de la danse et des facult\u00e9s de proprioception, encore si mal \u00e9tudi\u00e9es.) Car il faut bien mettre en oeuvre des techniques particuli\u00e8res pour connecter les imaginaires sans l\u2019aide d\u2019images et coordonner l\u2019immersion et l\u2019action dans des univers de ce fait invisibles. Il y a toutes sortes d\u2019imaginaires et ce sont des arts, des ars en latin, des techniques autrement dit ; de la m\u00eame mani\u00e8re que \u2014 la proposition \u00e9tant r\u00e9versible \u2014 la technique est une fa\u00e7on d\u2019imaginer et l\u2019imagination conduit vers la pens\u00e9e qui pense avec ses mains, soit \u00e0 l\u2019invention technique. Quelles sont donc les \u00ab techniques de l\u2019imagination \u00bb qui permettent au chaman de voyager dans l\u2019invisible et d\u2019y emmener les membres de sa communaut\u00e9 ? Charles St\u00e9panoff est all\u00e9 les \u00e9tudier sur les territoires du nord de l\u2019Eurasie et de l\u2019Am\u00e9rique. Il a d\u00e9crit les exercices auxquels des gens en Sib\u00e9rie, en Asie centrale et au Canada appliquent leur conscience pour effectuer collectivement des voyages mentaux et explorer ensemble des sc\u00e8nes diff\u00e9rentes de l\u2019ici et maintenant. Quels sont alors les supports sur lesquels s\u2019appuie l\u2019imagination, si ce n\u2019est des images externalis\u00e9es ? Quelles amorces employer pour transmettre ces exp\u00e9riences imaginatives qui sont susceptibles d\u2019ouvrir un acc\u00e8s \u00e9galitaire au monde, en int\u00e9grant ses dimensions visibles et invisibles, humaines et non humaines ? La transmission orale de contes, de scenarii, de situations ou de sch\u00e9mas aussi pr\u00e9cis que les tableaux que nous accrochons dans les mus\u00e9es figurent au nombre de ces moyens, comme les rituels et l\u2019usage encadr\u00e9 et provoqu\u00e9 de l\u2019hallucination. Nous sommes ici dans des traditions oniriques \u2014 comme il en existe aussi en Australie (cf. les travaux de Barbara Glowczewski) ou en Am\u00e9rique du sud (cf. les travaux d\u2019Andrea-Luz Gutierrez-Choquevilca) \u2014 des traditions o\u00f9 le r\u00eave est une exp\u00e9rience \u00e0 partager, qui a un sens social.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Une r\u00e9flexion critique s\u2019impose \u00e0 nous \u2014 critique, au sens o\u00f9 elle ambitionne de marquer les possibilit\u00e9s, mais aussi les limites et les seuils du ph\u00e9nom\u00e8ne observ\u00e9 \u2014 sur cette externalisation \u00e0 quoi la mont\u00e9e en puissance des technologies du num\u00e9rique conf\u00e8re une ampleur in\u00e9dite \u2014 le ph\u00e9nom\u00e8ne en question ne concernant plus seulement les images internes que nous aurions eues dans la t\u00eate et qui se retrouveraient mat\u00e9rialis\u00e9es sur divers supports, mais aussi des prestations, des performances et des fonctions de la facult\u00e9 imaginative elle-m\u00eame. Il convient en effet de souligner l\u2019ambivalence de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 particuli\u00e8re dont jouit le moment sp\u00e9cifique de l\u2019externalisation. L\u2019espace du r\u00eave, le lieu o\u00f9 l\u2019on se fait son cin\u00e9ma se trouve en nous-m\u00eames, il est enfoui au plus profond de nos \u00e2mes ; et c\u2019est le lieu de ce que Bernard Stiegler, \u00e0 la suite de Platon, appelle le pharmakon , c\u2019est-\u00e0-dire le lieu de l\u2019artifice tel qu\u2019il est toujours \u00e0 la fois toxique et curatif et tel qu\u2019il est notre lot \u2014 ce qui veut dire : ce dont on ne peut pas sortir : le r\u00eave, c\u2019est notre vie et c\u2019est notre lot. Chaque culture est une fa\u00e7on de prendre soin ou de ne pas prendre soin du pharmakon . Et si ces artifices qui nous sont, au fond, co-naturels peuvent tourner au poison, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils ont le pouvoir de capter, de susciter et de manipuler nos capacit\u00e9s de sch\u00e9matisation et de projection, qui sont nos capacit\u00e9s \u00e0 r\u00eaver. D\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est que ce que le pouvoir de manipulation du pharmakon peut court-circuiter et d\u00e9truire. Autrement dit, le cin\u00e9ma, tel qu\u2019il appara\u00eet en 1895, a aujourd\u2019hui un pouvoir de manipuler et de court-circuiter l\u2019archi-cin\u00e9ma tout en l\u2019exploitant ; et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il est une production industrielle de r\u00eave qu\u2019il peut ainsi d\u00e9truire notre pouvoir de r\u00eaver. C\u2019est un pouvoir extr\u00eamement puissant et massif, incommensurable avec tous les pouvoirs qu\u2019ils ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9.<br>Le dispositif technique global utilise aujourd\u2019hui les cat\u00e9gories les plus authentiques de l\u2019esth\u00e9tique pour optimiser ses propres performances : l\u2019imagination, la sensibilit\u00e9 o\u00f9 elle s\u2019enracine, et la cr\u00e9ativit\u00e9 qui peut lui \u00eatre reconnue. Ainsi notre imagination parvient-elle, de nos jours, \u00e0 un niveau d\u2019externalisation technique (de ses fonctions, prestations, performances, etc.) jamais vu jusqu\u2019alors ; elle est expos\u00e9e \u00e0 une d\u00e9l\u00e9gation technique sans r\u00e9serve . Ce stade comporte des p\u00e9rils mais aussi des opportunit\u00e9s, des possibilit\u00e9s de valences \u00e9laboratives.<\/p>\n\n\n\n<p><br>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce dans quoi notre imagination s\u2019externalise en augmente et en sp\u00e9cialise les performances et, de ce point de vue-l\u00e0, c\u2019est encore elle, mais d\u00e9localis\u00e9e, que nous voyons \u00e0 l\u2019oeuvre, dans un dispositif de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle ; c\u2019est encore une aptitude de notre imagination, ext\u00e9rioris\u00e9e dans la fonctionnalit\u00e9 d\u2019une interface, qui nous permet d\u2019interagir avec les contenus. Et pourtant, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, les modifications et les perfectionnements auxquels notre imagination peut s\u2019exercer reste sans commune mesure avec celles et ceux que l\u2019on peut appliquer \u00e0 ses proth\u00e8ses d\u00e9localis\u00e9es, parce que cette imagination est enracin\u00e9e dans une sensibilit\u00e9 dont la principale qualit\u00e9, chez les animaux humains, est une ouverture illimit\u00e9e aux stimuli \u00e0 partir desquels il s\u2019agit d\u2019\u00e9laborer du sens, \u00e0 la contingence et \u00e0 l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience, au caract\u00e8re hautement diff\u00e9renci\u00e9 de l\u2019environnement dans lequel nous sommes immerg\u00e9s : notre monde est un environnement riche de diff\u00e9rences ; un environnement qui n\u2019est pas pr\u00e9alablement trait\u00e9 ou qui n\u2019est pas int\u00e9gralement traitable qui nous r\u00e9serve de continuelles surprises, des impr\u00e9vus dont il nous faut \u00e9laborer des exp\u00e9riences et des connaissances.<\/p>\n\n\n\n<p><br>La question se pose donc de savoir jusqu\u2019\u00e0 quel point notre imagination peut tol\u00e9rer de voir ses prestations d\u00e9localis\u00e9es dans des proth\u00e8ses ou d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es \u00e0 des dispositifs techniques sans cesser d\u2019interagir avec sa matrice, de sorte que ce qui se d\u00e9tache de notre \u00eatre, l\u2019imaginaire cristallis\u00e9 en proth\u00e8se, soit encore per\u00e7u comme un \u00e9l\u00e9ment essentiel de notre sensibilit\u00e9, plut\u00f4t que comme la simple production d\u2019une machine capable d\u2019am\u00e9liorer ses performances. Qu\u2019a-t-on \u00e0 perdre ou \u00e0 gagner \u00e0 ce jeu de d\u00e9l\u00e9gations et de restitutions, qui comporte, tout \u00e0 la fois, continuit\u00e9 et discontinuit\u00e9, autonomie relative des proth\u00e8ses techniques et action en retour de celles-ci sur l\u2019ensemble de l\u2019\u00eatre sensible ? Le monde qui s\u2019offre \u00e0 une sensibilit\u00e9 ext\u00e9rioris\u00e9e d\u2019entr\u00e9e de jeu dans des proth\u00e8ses relativement autonomes devient toujours plus ample et plus articul\u00e9 ; mais il est \u00e9vident que ce d\u00e9tachement et cette d\u00e9localisation agissent aussi, dans la direction oppos\u00e9e, soit dans le sens d\u2019une r\u00e9duction, d\u2019une canalisation et d\u2019une sp\u00e9cialisation de la sensibilit\u00e9. Il ne s\u2019agit bien \u00e9videmment pas de d\u00e9plorer une quelconque ali\u00e9nation de l\u2019imagination \u2014 celle-ci \u00e9tant originellement alt\u00e9r\u00e9e en tant qu\u2019elle est essentiellement technique ; elle est donc expropri\u00e9e de toute authenticit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e . Mais il convient de se demander si ces deux mouvements (celui de la continuit\u00e9 et de la libre extension proth\u00e9tique, et celui du d\u00e9tachement et de la sp\u00e9cialisation canalis\u00e9e) peuvent parvenir \u00e0 un \u00e9tat d\u2019\u00e9quilibre, et s\u2019il existe un seuil critique ou de la duquel la d\u00e9l\u00e9gation technique vers laquelle l\u2019imagination humaine est structurellement orient\u00e9e risque d\u2019en invalider les prestations s\u00e9miotiques, c\u2019est-\u00e0-dire de la d\u00e9tourner d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence \u00ab plastique \u00bb au monde ext\u00e9rieur, pour la rediriger vers les pratiques auto-r\u00e9f\u00e9rentielles qui ont cours au sein d\u2019un environnement r\u00e9duit \u00e0 un ensemble de simulacres programm\u00e9s informatiquement.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment donc l\u2019imagination peut-elle d\u00e9l\u00e9guer ses fonctions \u00e0 des dispositifs techniques, sans pour autant perdre son attitude cr\u00e9ative et m\u00eame en l\u2019augmentant ce faisant ? Quelles sont les prestations \u00e9laboratives, ou les performances cognitives, dont on peut supposer qu\u2019elles peuvent \u00eatre attribu\u00e9es \u00e0 une imagination qui s\u2019externalise dans les techniques aujourd\u2019hui disponibles, c\u2019est-\u00e0-dire dans les techniques num\u00e9ris\u00e9es, et qui pourraient aspirer \u00e0 \u00e9lever la teneur cr\u00e9ative de l\u2019interactivit\u00e9 accessible \u00e0 ces techniques, autrement dit leur capacit\u00e9 \u00e0 influer de mani\u00e8re significative sur les comportements symboliques complexes de l\u2019\u00eatre humain et \u00e0 en modifier l\u2019habitat ? De quelles aptitudes nous dotent les technologies qui nous permettent d\u2019\u00e9voluer dans un environnement digitalis\u00e9 et les Wearable Technologies dont le domaine d\u2019exercice est le monde r\u00e9el, qui seraient susceptibles d\u2019avoir une incidence profonde sur notre proprioceptivit\u00e9 et sur la fa\u00e7on dont nous sommes sensibles aux ph\u00e9nom\u00e8nes et dont nous interagissons avec le monde environnant ? Compte tenu de leur inh\u00e9rence \u00e0 l\u2019imagination, et donc \u00e0 la technique, les arts ont un r\u00f4le d\u00e9terminant \u00e0 jouer en ce moment historique et sur le champ de r\u00e9flexion que nous venons de balayer \u2014 un terrain o\u00f9 les interactions arts\/sciences s\u2019av\u00e8rent aussi tr\u00e8s fructueuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi consulterons nous des sp\u00e9cialistes en neurosciences de la cognition pour leur demander comment le cerveau humain s\u2019adapte face \u00e0 nos artefacts. Quels sont les effets feed-back que produit sur lui la d\u00e9l\u00e9gation technique de ses prestations ? Comment peut-il les r\u00e9trojecter ou les r\u00e9-internaliser ? Comment la science peut-elle \u00e9claircir cette \u00e9nigme que pose, du point de vue des th\u00e9ories de l\u2019\u00e9volution, notre capacit\u00e9 \u00e0 construire du virtuel pour nous immerger dedans, et les vivre \u00e9motionnellement avec \u00e9norm\u00e9ment d\u2019affectivit\u00e9. Comment les neurosciences d\u00e9montrent-elles que l\u2019on tend \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 des situations imagin\u00e9es ou virtuelles comme si c\u2019\u00e9taient des situations r\u00e9elles ? Et quelles applications pratiques, peuvent-elles en tirer ; comment exploitent-elles ce fait sur leur versant clinique ? Et si les propri\u00e9t\u00e9s que pr\u00e9sentent les esp\u00e8ces vivantes s\u2019expliquent par un ph\u00e9nom\u00e8ne de s\u00e9lection qui a favoris\u00e9 dans le pass\u00e9 les individus les plus adapt\u00e9s \u00e0 leur environnement, l\u2019adaptation se concevant alors comme le fait d\u2019avoir une bonne perception du r\u00e9el pour \u00eatre capable de r\u00e9agir correctement, alors \u00e0 quoi cela peut-il bien servir que de confondre du r\u00e9el et du virtuel, \u00e0 quoi cela peut-il bien servir que d\u2019\u00e9prouver des \u00e9motions face \u00e0 du virtuel comme si c\u2019\u00e9tait du r\u00e9el, quels peuvent bien \u00eatre les avantages adaptatifs d\u2019une imbrication du r\u00e9el et du virtuel ?<br><\/p>\n\n\n\n<p>1 &#8211; Il ne s\u2019agira pas, pour nous, de traiter de l\u2019 \u00ab image \u00bb en tant que forme plastique exclusive qui se trouve inscrite sur un support \u00e0 deux dimensions, \u00e9tant entendu que, outre le fait qu\u2019il existe des images litt\u00e9raires et des motifs musicaux, les productions visuelles sollicitent aujourd\u2019hui de plus en plus intens\u00e9ment les dimensions tactiles, haptiques, kinesth\u00e9siques, proprioceptives, auditives, etc., mais aussi interviennent directement sur nos repr\u00e9sentations mentales, en font leur objet ou leurs mat\u00e9riaux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le num\u00e9rique est aujourd\u2019hui le puissant moteur d\u2019une \u00e9volution technologique qui multiplie les dispositifs encadrant nos imaginaires collectifs.Des \u00e9crans de toutes sortes nous entourent ; nos m\u00e9dias sont aujourd\u2019hui optiques, auditifs, tactiles et m\u00eame ambiophoniques ; nous ne jouons plus seulement aux jeux vid\u00e9o, mais recourons \u00e0 la simulation en bien d\u2019autres domaines ; nous &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/?p=1488\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Introduction par Marie Lelouche et Cyril Crignon&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-1488","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1488","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1488"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1488\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1494,"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1488\/revisions\/1494"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1488"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1488"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/prist-esanpdc.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1488"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}